Qui pense en nous ?
On continue de tirer le fil...
Chère lectrice, cher lecteur,
En ce moment nous sillonnons ensemble sur cette ligne de crête entre psychanalyse et exorcisme…
Cette rando psychico-spirituelle nous a amené à comprendre comment le Mal(in) pouvait - dans des cas certes extrêmes mais pas moins réels - prendre possession d’un corps et/ou d’un esprit.
Plutôt que de nous appesantir sur le caractère spectaculaire ou surnaturel de ces possessions, je préfère creuser sur la partie technique : comment ça marche ?
Comment une force externe à notre être peut-elle prendre possession à l’intérieur de nous… à commencer par nos pensées…
Car si l’on en croit ces cas de possession, on ne peut plus croire que la pensée vienne de notre cerveau… pas plus qu’elle ne viendrait d’un insconscient qui serait la poubelle ou le magasin de curiosité de la production du cerveau.
Si possession il y a, alors il y a pénétration du complexe de pensée… irruption, installation et influence… ce qui soulève de nombreuses questions.
Aujourd’hui, à l’air de la turbine (gpt), nous allons creuser les différents courants qui décrivent l’acte de penser… afin de mieux comprendre comment nous fonctionnons.
Introduction — Une évidence trompeuse
“Je pense.”
Cette affirmation semble aller de soi. Elle est même devenue, depuis René Descartes, le socle de la modernité : “Je pense donc je suis.”
Mais cette évidence est peut-être limitante d’une certaine façon.
Car si l’on observe attentivement notre vie intérieure, une question surgit :
Sommes-nous vraiment l’auteur de nos pensées… ou en sommes-nous simplement le théâtre ?
## I. Les pensées ne nous obéissent pas
Vous pouvez en faire l’expérience à tout moment. Fermez les yeux et essayez de choisir quelle sera votre prochaine pensée. Vous verrez immédiatement le problème :
Une pensée apparaît d’elle-même, n’ayant souvent rien à voir à priori…
Ce constat, simple mais radical, a été formulé avec force par Friedrich Nietzsche :
“Une pensée vient quand elle veut, et non quand je veux.”
Autrement dit; la pensée surgit — elle n’est pas produite volontairement.
## II. Freud : la pensée comme symptôme
Avec Sigmund Freud, une première fissure apparaît dans le mythe du “moi pensant”.
Pour lui :
certaines pensées sont *involontaires
elles expriment des *désirs refoulés
elles prennent des formes déguisées (lapsus, obsessions, rêves)
La pensée devient alors le langage codé de l’inconscient.
Mais Freud reste encore dans une logique interne : ça vient de toi, même si tu ne le sais pas. Il ne fait que déplacer le principe de la “boite noire” du moi à l’inconscient.
## III. Jung : quelque chose pense à travers nous
Avec Carl Gustav Jung, le cadre s’élargit considérablement. Il introduit l’idée d’un inconscient collectif, peuplé d’archétypes universels :
figures mythiques
structures symboliques
formes psychiques autonomes
Ces archétypes ne sont pas de simples contenus passifs.
Ils agissent. Ils orientent. Ils pensent de manière autonome.
Dans cette perspective :
Nous ne produisons pas nos pensées, nous participons à un champ de pensée.
(Ndlr : reste à distinguer ce qui émane de moi et ce qui vient de l’Ics collectif).
## IV. Lacan : “ça pense en moi”
Jacques Lacan pousse encore plus loin cette déconstruction. Pour lui : l’inconscient est structuré comme un langage. Ce langage est extérieur au sujet…
“Ça pense en moi.” Autrement dit : le sujet est traversé par des signifiants qui ne lui appartiennent pas. Ceci dit, cela ne signifie pas chez lui que la pensée soit à aucun moment exogène.
## V. Les Pères du désert : la pensée comme suggestion
Bien avant la psychanalyse, les mystiques chrétiens avaient déjà observé le phénomène d’une pensée qui serait alimentée par l’extérieur.
Chez Évagre le Pontique, apparaît la notion de *logismoi* :
👉 des pensées qui :
surgissent sans prévenir
s’imposent à l’esprit
orientent le comportement
Ces pensées ne sont pas considérées comme neutres.
Elles peuvent être bénéfiques ou hostiles.
Jean Cassien systématise cette approche en identifiant des catégories de pensées (luxure, colère, tristesse, etc.).
Ici, la rupture est majeure : la pensée peut avoir une origine extérieure.
Par la bouche de l’abbé Moïse, Cassien nous fournit un triple principe de nos pensées dans le chapitre 19 de la première Conférence :
Nous devons remarquer avant qu’il y a trois principes de nos pensées : Dieu, le démon et nous-mêmes.
VI. Une convergence troublante
Si l’on met ces approches en regard, quelque chose d’étonnant apparaît.
L’origine des pensées selon :
Descartes —> le sujet
Freud —> l’inconscient personnel
Jung —> l’inconscient collectif
Lacan —> le langage
Cassien (et avant lui Évagre) —> influences spirituelles
Conclusion :
Plus on avance dans la réflexion, plus le “moi” disparaît comme origine.
VII. Trois hypothèses fondamentales
Aujourd’hui, on peut regrouper ces visions en trois grands modèles :
1. Modèle interne (rationnel)
“Je pense”
2. Modèle psychique (inconscient)
“Quelque chose en moi pense”
3. Modèle exogène (spirituel)
“Quelque chose pense en moi”
VIII. Le danger des interprétations extrêmes
C’est ici que le discernement devient crucial. Car chaque modèle, pris isolément, mène à une impasse :
Tout ramener à l’inconscient → psychologisation excessive
Tout attribuer à des forces extérieures → paranoïa spirituelle/ fin du libre arbitre
Tout ramener au sujet → illusion de contrôle
La vérité est probablement plus subtile.
IX. Une vision intégrative
La position la plus solide consiste à tenir ensemble plusieurs niveaux :
Une pensée peut être :
issue d’un conditionnement ou un dysfonctionnement psychique
activée par un contexte émotionnel
amplifiée par un environnement symbolique
Autrement dit, une pensée peut être endogène…
Mais elle peut être également :
influencée par une force extérieure positive
influencée par une force extérieure négative
Elle peut donc être également exogène.
La pensée est donc un hub, un carrefour où passent à la fois les productions de notre mental, mais aussi les productions subtiles de l’environnement qui nous “entoure” sur différents plans invisibles.
X. Retrouver sa souveraineté intérieure
Si nous ne sommes pas à l’origine de toutes nos pensées, alors une question essentielle se pose :
Où se situe notre liberté ?
La réponse n’est pas dans la production des pensées… mais dans notre rapport à elles.
Les traditions spirituelles, comme la psychologie moderne, convergent sur ce point :
observer sans s’identifier
discerner sans rejeter
choisir ce que l’on nourrit
Au fond, c’est l’attention que nous prêtons à certaines idées ou pensées qui fait toute la différence…
Plus on passera de temps à considérer une pensée, plus nous allons la charger énergétiquement et plus elle va prendre une place importante dans notre économie psychique.
Conclusion — le discernement
On terminera là cette première ébauche de réflexion sur la pensée… avec cette idée encore peu répandue que nos pensées ne sont pas nécessairement, ni le produit de nos neurones, ni le produit de notre subjectivité.
Bonne journée,
Olivier


