Le blasphème de Jung
Extrait de "Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées" - C.G. Jung
Par un beau jour d’été de l’année 1887, en revenant du collège à midi, je passais sur la place de la cathédrale. Le ciel était merveilleusement bleu dans la rayonnante clarté du soleil. Le toit de la cathédrale scintillait ; le soleil se reflétait dans les tuiles neuves, vernies et chatoyantes. J’étais bouleversé par la beauté de ce spectacle et je pensais :
« Le monde est beau, l’Église est belle, et Dieu a créé tout cela. Il siège au-dessus, tout là-haut, dans le ciel bleu, sur un trône d’or… »
Là-dessus, un trou. J’éprouvai un malaise étouffant. J’étais comme paralysé et je ne savais qu’une chose : surtout ne pas continuer de penser !
« Quelque chose de terrible risque de se passer ; je ne veux pas le penser ; il ne faut absolument pas que je m’en approche. Pourquoi ? Parce que tu commettrais le plus grand péché qui soit. Quel est ce plus grand péché ? Un meurtre ? Non ! Ce ne peut pas être cela ! Le plus grand péché est celui que l’on commet contre le Saint-Esprit, et pour lequel il n’y a pas de pardon. Qui le commet est condamné à l’enfer pour l’éternité. Vraiment, ce serait trop triste pour mes parents que leur fils unique, à qui ils sont tellement attachés, soit condamné à la damnation éternelle. Je ne peux pas leur faire cela. À aucun prix je ne dois continuer de penser à cela. »
C’était plus facile à dire qu’à faire. Sur le long trajet jusqu’à la maison, j’essayai de penser à toutes sortes de choses, mais je m’aperçus que mes idées revenaient toujours à la belle cathédrale que j’aimais tant et au Bon Dieu assis sur son trône, pour s’en détourner brusquement à nouveau, comme sous le choc d’une décharge électrique. Je me répétais sans cesse :
« Surtout ne pas y penser ! Surtout ne pas y penser ! »
J’arrivai à la maison entièrement défait. Ma mère remarqua mon désarroi.
« Qu’as-tu ? Que s’est-il passé à l’école ? »
Je pus, sans mentir, lui assurer que rien ne s’y était passé. Pourtant, je pensais qu’elle m’aiderait peut-être si je lui confessais la vraie raison de mon trouble ; mais alors il m’aurait fallu faire précisément ce qui me semblait impossible : conduire ma pensée jusqu’à son terme. Elle ne soupçonnait rien, la bonne maman, et il lui était impossible de savoir que je courais le plus grand des dangers : celui de commettre le péché impardonnable et de me précipiter dans l’enfer. Je repoussai l’idée d’un aveu et m’efforçai de me comporter de façon à ne pas attirer l’attention.



